9 août 2011

Neurotechnologies :



Neurotechnologies :

Grenoble Institut des Neurosciences
Ou comment nous manger le cerveau
Qu'avez-vous de plus intime ? L'ultime for(t) intérieur où vous ne voudriez jamais souffrir la moindre
intrusion ? Qu'est-ce qui vous reste quand tout, jusqu'à la liberté, vous a été volé ? Votre esprit.
À Grenoble, avec l'ouverture prochaine de l'Institut des Neurosciences sous les auspices des habituels
philanthropes (l'armée, le Commissariat à l'énergie atomique, l'Inserm), c'est une nouvelle pièce de
l'homme-machine mise en place. Le "C" des NBIC (Nano-Bio-Info-Cogno) complète ici le fameux projet
des Technologies Convergentes (localement, NanoBio, Biopolis, Minatec, Imag, INRIA, etc). Raison de
plus pour penser, tant que nous le pouvons, ce que l'on veut faire de nous.
2007 - Antoine et Eliane enquêtent sur un fauchage
d'OGM. Le suspect nie, mais en relevant son
empreinte cérébrale, ils notent que les photos des
lieux éveillent des souvenirs dans son cerveau. Ils le
font mettre en examen.
2008 - Tiana déprimait mais elle se sent mieux depuis
qu'elle a des électrodes dans le cerveau. Reliées à un
boîtier électronique greffé sous sa clavicule, celles-ci
agissent sur son état mental par stimulation cérébrale
profonde. Elle prend maintenant la vie du bon côté.
2010 - Miguel est web-vigile : il traque sur la toile les
indices d'activités subversives. Pour traiter en temps
réel les millions d'informations du cyberespace, il
porte son casque de cognition augmentée. Le
dispositif qui capte son activité cérébrale détecte tout
relâchement de l'attention, et déclenche des
procédures de correction adaptées. Miguel reste ainsi
efficace et productif toute la journée.
2025 - Jean-Olivier déclame des poèmes dans les
banquets philosophiques. Contre les trous de
mémoire, il s'est fait poser un hippocampe artificiel et
peut désormais réciter des heures d'affilée. Il a profité
de l'opération pour faire effacer quelques souvenirs
superflus.
*********
Lesquelles de ces histoires nous ont été livrées par un
scénariste de Hollywood ? Aucune. Toutes sortent de
labos de recherche et de rapports consacrés aux
neurosciences et aux sciences cognitives. Realityscience
dont les applications, quand elles ne sont pas
déjà en train de "révolutionner nos vies", ne sont
qu'une question de mois et d'années. Tandis que
l'ingénierie génétique focalisait la critique, légitime,
sur la manipulation du vivant, les neurotechnologies
ont discrètement bâti dans les années 1990 ("The
Decade of Brain", disent les Américains), un
complexe techno-scientifique dédié au contrôle des
cerveaux. Nos lecteurs en ont découvert quelques
échantillons au détour de nos enquêtes sur les
nanotechnologies : expériences de roborats
télécommandés ou d'interfaces hommes-machines(1).
Grenoble inaugurant bientôt son Institut des
Neurosciences, il est temps de comprendre quel futur
cérébral les labos d'ici et d'ailleurs programment en
toute sournoiserie. Comme le notait The Economist en
2002, "Le clonage est un sujet de discussions
acharnées, avec des propositions d’interdictions
globales. Pourtant quand il s’agit des neurosciences,
aucun gouvernement ou traité ne fixe de limites (…).
En fait les neurotechnologies posent un risque plus
grand - et également plus immédiat.."(2) Voyons donc
comment les chercheurs de Technopolis envisagent,
selon la coutume locale, de valoriser ce risque dans la
cuvette.
I- Et au bout du futur tunnel, un laboratoire P3
"Le futur bâtiment de "Grenoble Institut des
Neurosciences" (…) s'élèvera, dès le début 2007, à
proximité du CHU de Grenoble, sur le campus santé
de l'université Joseph-Fourier. (…) Le bâtiment
hébergera une dizaine d'équipes de chercheurs dans
des domaines aussi variés que la neuro-imagerie, les
neurosciences cellulaires et moléculaires, les
neurosciences intégratives et cliniques dans des
domaines allant de la recherche fondamentale aux
applications cliniques et nouvelles thérapies."(3)
"Dirigé par l'instigateur du projet, Claude
Feuerstein, professeur des universités et praticien
hospitalier, l'institut regroupera environ
200 chercheurs sur 6000 m2 de laboratoires, bureaux
et plateaux techniques pour relever l'un des défis
majeurs de la recherche médicale : mieux
comprendre le fonctionnement du cerveau et les
maladies qui l'affectent. Construit par l'université
Joseph-Fourier dans le cadre du XIIe contrat de plan
Etat-Région, en partenariat avec l'Inserm, l'institut
est financé par l'Etat, la région Rhône-Alpes, la
Métro et la Ville de Grenoble, avec le soutien de
l'Inserm et de la fondation Edmond J.Safra, pour un
montant de 10,147 M€ (+ 2M€ d'équipements). (…)
(1) Cf "Nanotechnologies, maxiservitude", sur
www.piecesetmaindoeuvre.com
(2) The Economist, 25/05/02
(3) Le Daubé 13/12/05

Grenoble Institut des Neurosciences facilitera la
recherche interdisciplinaire, la coopération et le
partage d'outils et de compétences entre les différents
acteurs de la recherche impliqués : université,
Inserm, CEA, CHU, CNRS, CRSSA."(4)
Vos journaux n'ayant hélas pas la place de tout vous
dire, Pièces et Main d'OEuvre complète votre
information par quelques éléments tirés du permis
de construire de l'institut, déposé en mairie de La
Tronche : "La parcelle se trouve à l'intérieur de la
zone historiquement inondable de la vallée de l'Isère.
(…) À ce titre le projet peut être autorisé sous réserve
de la réalisation d'une étude de danger dans un délai
de deux ans. (…) Les postes vitaux devront se situer
au-dessus de la cote d'inondabilité."(5)
Ça vous rappelle quelque chose ? Bravo : la DDE
avait émis une note inquiétante sur cette zone
inondable fin 2001 à l'occasion de l'implantation de
Biopolis, "pépinière d'entreprises dédiées aux
industries du vivant et de la santé", à deux pas du
CHU et du CRSSA - Centre de Recherche du Service
de Santé des Armées - également partenaires du
projet.
Biopolis, rappelons-le, a été porté par l'Adebag -
Association pour le développement des
biotechnologies dans l'agglomération grenobloise -
dont le président est Claude Feuerstein(6). Le cumul des
fonctions est une telle habitude chez le techno-gratin
que les chiffres de création d'emplois des
nécrotechnologies doivent en être affectés.
Revenons à notre permis de construire. La notice
architecturale fournie par le bureau Icade G3A signale
la présence d'une animalerie au rez-de-chaussée, ainsi
que de "laboratoires de sécurité biologique (niveau 2
et 3) nécessitant le port de tenues spéciales anticontamination"
les rendant "inaccessibles aux
handicapés". On apprend que "pour le laboratoire L3
(…) sera prévu un caisson de sécurité avec double
ventilateur extracteur et circuit de recyclage pour
désinfection du réseau."
On se souvient que l'affaire Biopolis avait mis au jour
l'existence de plusieurs laboratoires P3 en pleine ville
(dont un au CRSSA et un à l'Institut Jean Roget).
Voici un nouveau spécimen, classé L3, à fort niveau
de confinement (le maximum est L4), dont le
ministère de la Recherche livre quelques
caractéristiques : "pictogramme "danger biologique"
à l'entrée du laboratoire ; fenêtres incassables et
scellées hermétiquement ; port de blouses, gants,
coiffes, surbottes obligatoire", et dont le service
prévention et sécurité du CNRS précise : " L e
laboratoire de niveau 3 appelé L3 pour la
manipulation d’OGM nécessite une prise en compte
(4) Présences, février 2006
(5) Direction départementale de l'équipement, 17/11/04
(6) Cf "Le problème avec Biopolis" et "Derrière l'arbre Biopolis"
sur www.piecesetmaindoeuvre.com
d’un certain nombre de facteurs : dépression du
laboratoire, entrée par un sas, étanchéité du local, air
filtré, recueil des effluents, inactivation des déchets
avant leur élimination, matériel de secours et de
contrôle…"(7)
En clair : "Grenoble Institut des Neurosciences"
(GIN) construit en zone inondable va manipuler des
animaux transgéniques et des éléments hautement
contaminants, par exemple le prion responsable de la
maladie de Creutzfeld-Jacob. Ce que Biopolis n'avait
pas réussi (sous la pression l'Adebag avait supprimé
l'"animalerie de transit" initialement prévue), GIN le
fera. Mission accomplie pour Feuerstein.
L'Institut des Neurosciences n'arrive pas en terrain
vierge à Grenoble. Les labos qui gravitent autour des
sciences cognitives y sont légion : Images et Signaux
(LIS) ; Communication Langagière et Interaction
Personne/Système (CLIPS) ; Psychologie et Neuro-
Cognition (LPNC) ; Techniques de l'Imagerie, de la
Modélisation et de la Cognition (TIMC) ; Institut de
Recherche en Informatique et en Automatique
(INRIA) ; Laboratoire d'Automatique de Grenoble
(LAG), etc. Côté start up, SynapCell est dans la place,
installée - tiens - à Biopolis, avec ses "solutions
d'évaluation préclinique" pour les traitements des
troubles psychiatriques. Comme le note le Daubé :
"au cours de ces dernières années les neurosciences
ont pris sur Grenoble un essor considérable, tant au
sein de l'université Joseph-Fourier (sciences,
technologies et santé), qu'au centre hospitalier
universitaire et au Commissariat à l'énergie
atomique."(8)
Au CEA, c'est le Léti qui pilote la R&D en
neurosciences, au sein de son département
"Microtechnologies pour la biologie et la santé". Le
laboratoire d'Imagerie et systèmes d'acquisition (Lisa)
est notamment impliqué dans le projet Neurocom,
labellisé et financé en partie par le réseau des micro et
nanotechnologies (RMNT) depuis 2003. On y
reviendra. Le Léti, coeur atomique de Minatec et du
CEA Grenoble, n'en finit pas de laisser sa marque sur
notre futur.
II- Où l'on découvre François Berger
L'équipe 7 de l'Institut des Neurosciences, est intitulée
"Nanoneurosciences fondamentales et appliquées", et
dirigée par François Berger. Un personnage
intéressant. Responsable des activités pré-cliniques de
neuro-oncologie dans l'unité 318 de l'Inserm, François
Berger travaille sous la direction de Alim-Louis
Benabid, l'éminence des neurosciences grenobloises
qui traite des malades atteints de Parkinson à l'aide
d'électrodes implantées dans le cerveau. Benabid "est
(7)www.forumlabo.com/2006/abstracts/2004/25mars/securite7/risqu
ebio.htm
(8) Le Daubé, 12/12/05

notamment le père des stimulations cérébrales par
courants de haute fréquence dont il est le premier à
avoir montré l'action inhibitrice sur certaines
dysfonctions cérébrales."(9) Ce traitement, nous
informe le Daubé, "peut s'appliquer aussi sur les
personnes souffrant d'épilepsie et de troubles
obsessionnels compulsifs."(10) Quel rapport entre la
maladie de Parkinson et les "TOC" ? Pas si vite,
lecteur, on y reviendra.
Avec François Berger, membre du réseau européen de
nanobiotechnologies Nano2Life, apparaissent les
"nanoneurosciences" dans le paysage grenoblois. De
quoi s'agit-il ? "Grâce aux avancées en micro et
nanotechnologies, le procédé {NDR : la
neurostimulation par électrodes} devient désormais
plus intelligent et moins invasif, ce qui nous permet
d'accéder à des zones du cerveau autrefois
interdites", précise François Berger. Les résultats sont
là. "Les essais précliniques menés avec cette nouvelle
génération de stimulateurs montrent une disparition
des principaux symptômes de la maladie de
Parkinson", ajoute-t-il, en précisant que "de grandes
avancées sont à attendre des dispositifs situés à
l'interface homme-machine".(11)
Mais encore : "Le laboratoire de l'unité Inserm du
CHU de Grenoble dirigée par le professeur Benabid,
vient tout de même de déposer plusieurs brevets en
nanotechnologies, "liés à la possibilité de faire des
nano-prélèvements dans le cerveau." Prudent,
François Berger professeur et médecin, n'en dira pas
plus. (…) Afin de perfectionner les techniques des
nano-prélèvements du professeur Berger (entre
autres), l'équipe de Francis Chatelain en
collaboration avec le CEA-Léti et des sociétés comme
Apibio s'attèlent à la conception de futurs
nanomatériaux."(12)
Ce n'est qu'un début : à l'initiative de Benabid, le
CEA a déjà mis en route Clinatec, "la clinique du
cerveau", pour mettre "les nanotechnologies au
service de la médecine". Ouverture prévue d'ici trois
ou quatre ans, sur le site de Minatec. "C'est dans un
bâtiment de 2000 m2 que les expériences auront lieu à
raison d'une opération par mois, il s'agira d'un centre
de recherche et non pas d'un hôpital, dont l'activité
serait suivie par un comité d'éthique", d'après Jean
Therme, patron du CEA-Grenoble13. Ouf, on a
échappé au comité d'éthique.
E n n a n o n e u r o s c i e n c e s comme en
nanobiotechnologies, à Grenoble tout passe par le
CEA-Léti et, bien sûr, les industriels. "Eux seuls, en
(9) Le Daubé 20/11/02
(10) Le Daubé 12/01/02
(11) Les Echos, 30/01/06
(12) Les Nouvelles de Grenoble, avril 2004
(13) Le Daubé 16/01/07
effet, possèdent les moyens de réaliser les essais
cliniques indispensables à la validation chez l'homme.
C'est le cas de la société américaine Medtronic, qui
s'est engagée à produire les premiers
neurostimulateurs développés au CHU de Grenoble.
Et cette coopération avec les industriels influence
aussi la pratique des chercheurs de l'unité
Inserm 318, qui n'hésitent plus à breveter avant de
publier. En effet, "rien ne sert de contacter un
industriel si on ne possède pas la propriété
intellectuelle du dispositif, car il n'investira pas",
conclut François Berger."14 Le même assurait devant
l'Office parlementaire d'évaluation des choix
scientifiques et technologiques le 7 novembre 2006 :
"La valeur ajoutée des nanotechnologies transférées
dans le domaine médical est indiscutable au niveau
scientifique et industriel. (…) Nous devons travailler
avec des industriels, nous déposons des brevets et il
n'y a pas de problème éthique en la matière."
La preuve par l'exemple : en 2004 François Berger
était lui-même collaborateur "externe" d'Ecopia
Biosciences. Une société canadienne dont les
préoccupations éthiques jaillissent de ce rapport
d'activité : "Ecopia a bâti un portefeuille de produits
anticancéreux, antibactériens et antifongiques grâce
à sa technologie DECIPHER®, qui lui est exclusive.
Les actions d’Ecopia sont inscrites à la Bourse de
Toronto (symbole : EIA)."(15)
Comment Feuerstein disait-il, déjà ? Ah oui : "Le
potentiel issu de notre activité de recherche doit être
valorisé."(16)
III- Quand les technologies convergent
À Grenoble ces temps-ci, les préfixes prolifèrent -
nanobiotechnologies, bio-informatique et maintenant
nanoneurosciences - et les bâtiment poussent - après
l'INRIA (informatique), Biopolis (biotech), Minatec
(nanotech), voici l'Institut des Neurosciences
(sciences cognitives). Exercice : dessinez un tétraèdre
dont chacun des sommets est occupé par un de ces
bâtiments. Que voyez-vous ? Gagné, le fameux
schéma des NBIC (Nano-Bio-Info-Cogno), ou
"technologies convergentes". Vous venez de réaliser
que la cuvette collabore de facto à ce projet
révolutionnaire d'"amélioration" de l'espèce humaine.
Comme PMO le rabâche depuis cinq ans.
Voilà qui donne un tour global à notre enquête
locale.
Sans détailler à nouveau le projet des NBIC(17),
rappelons qu'il est porté, depuis 2001, par la National
(14) Id.
(15) www.ecopiabio.com
(16) Lors d'une présentation de Biopolis à la Métro 8/03/02
(17) Cf la "Minime introduction aux nanotechnologies",
www.piecesetmaindoeuvre.com

Science Foundation américaine, et exposé dans le
rapport de W. Bainbridge et M.Rocco, "Converging
technologies for improving human performance". Les
auteurs – chercheurs et responsables d'institutions de
financement de la recherche américaine - y
cataloguent les "améliorations" attendues de
l'unification des techno-sciences : nanorobots,
contrôle des objets par la pensée, interconnexion des
cerveaux, augmentation des performances physiques,
avènement d'une nouvelle espèce humaine
"augmentée".
Structures analogues dans les différents champs
(James Canton, "Global Futures")
Que dit le rapport des neurosciences ? "Le cerveau est
l'ultime frontière et découvrir ses mystères produira
d'incroyables bénéfices", parmi lesquels
l'amélioration des capacités sensorielles (implants
artificiels pour l'ouïe, la vue, le toucher), des
machines humanisées s'adaptant au contexte social, au
style de communication et aux besoins de leurs
utilisateurs, la révolution de l'apprentissage (réalité
virtuelle, jeux vidéo, etc), des outils d'amélioration de
la créativité, de la productivité personnelle, mais aussi
de mémoire artificielle ou d'imagination augmentée.
Et finalement, l'intelligence artificielle – pas celle des
robots, celle des humains-machinisés.
Petite notice physiologique
Le neurone est une cellule vivante qui transporte un
courant électrique, l'influx nerveux, vecteur de
l'information au cerveau. Les ondes cérébrales
appartiennent à la catégorie des "extrêmement basses
fréquences" : 8 à 13 Hz au repos (rythme Alpha) ; 15
à 20 Hz en activité (rythme Bêta). Emotions fortes,
anxiété, céphalées et affections neurologiques se
traduisent par une modification de ces fréquences.
La connexion entre les neurones est assurée par les
synapses, qui utilisent des médiateurs chimiques, les
neurotransmetteurs (dopamine, adrénaline,
acétylcholine, etc), pour transmettre l'influx nerveux.
Ondes électriques et neurotransmetteurs constituent la
base de l'activité cérébrale. Toute modification
(chimique, biologique, électrique ou électromagnétique
principalement) des unes ou des autres a
des conséquences sur le fonctionnement de notre
cerveau et de notre système nerveux.
IV – Voir pour manipuler
La pure connaissance des mécanismes cérébraux est
passionnante. Le problème, jeune robot, tient à ce que
les scientistes ne sont pas équipés de l'outillage moral
nécessaire pour explorer le vivant sans le dévaster. Ils
ne fouilleront pas le cerveau de leurs contemporains
sans bâtir un programme de domination et
d'aliénation. Ci-dessous un aperçu.
Cela n'a échappé à personne : comme le cancer, les
maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson,
sclérose en plaques, etc) prolifèrent, et avec elles les
neurotechnologies. L'électro-encéphalographie et la
magnéto-encéphalographie, qui captent les champs
électriques et électro-magnétiques du cerveau, ont été
complétées par la résonance magnétique (IRM) dans
les années 1980, qui permet de visualiser des paquets
de neurones. Plus récente, l'imagerie par résonance
magnétique fonctionnelle (IRMf) pousse
l'investigation jusqu'à voir très localement les
modifications de la consommation d'oxygène par les
neurones, pour en déduire le travail desdits neurones.
Non seulement le cerveau est observable en trois
dimensions, mais son activité peut être décryptée.
Plus fort encore : en mai 2006 une équipe francojaponaise
a présenté l'IRMd, imagerie par résonance
magnétique de diffusion de l'eau, qui permet de
révéler l'activité des neurones aussi bien que
l'architecture fine du tissu neuronal. "Nous espérons
ainsi décupler la puissance de la méthode pour non
seulement mieux voir les réseaux de régions activées
dans les processus sensorimoteurs ou cognitifs, mais
aussi remettre en question les principes de
fonctionnement des neurones", explique au Monde18
Denis Le Bihan, du CEA, qui évoque la "visualisation
des réseaux neuronaux impliqués dans la "pensée" ou
la sous-tendant."
Ça vous dit, vous, d'avoir le Commissariat à l'énergie
atomique dans le cerveau ?
Éthique Feuerstein : "Le grand défi des neurosciences
pour le siècle à venir sera de voir le cerveau
fonctionner, d'aborder par des approches biologiques
des fonctions comme la pensée, l'intellect ou les
émotions. C'est quelque chose de véritablement
révolutionnaire qui est rendu possible grâce aux
progrès extraordinaires de l'imagerie
fonctionnelle."(19)
Après le réductionnisme génétique – tout est gène – le
"tout neurone" des neurosciences. La pensée,
l'intellect, les émotions passés au crible de l'analyse
biologique, voilà qui promet d'intéressantes
déductions sur les fondements de l'humanité.
(18) 17/05/06
(19) Le Daubé 12/12/05
5
Détectera-t-on enfin l'anomalie cérébrale qui prive les
chercheurs de pensée morale et politique ?
Isoler. C'est l'obsession des nécrotechnologies. Les
biologistes moléculaires isolent des gènes, les
neurologues des zones neuronales. Puisque gènes et
neurones font partie de nous, ils sont évidemment
concernés par tout ce qui nous arrive, y compris les
maladies. Nous voilà bien avancés. En isolant
toujours plus, en réduisant la dimension des objets
observés jusqu'à atteindre les briques de base, (gènes,
neurones, atomes), les nécrotechnologies nient la
complexité du vivant, a fortiori de l'humain. Comme
si nous ne vivions pas en symbiose avec le milieu,
comme si la dégradation de celui-ci n'affectait pas le
code auquel ces experts nous réduisent.
Prenez l'obésité. Épidémie de pauvres en pays riches
gavés de malbouffe, amputés de leurs jambes par la
bagnole, élevés en batterie devant des écrans. Après la
démonstration par le "gène de l'obésité" – merci Axel
Kahn - place aux "neurones de l'obésité". "Dans un
autre domaine, celui de l’obésité, la stimulation
électrique profonde ouvre des possibilités
thérapeutiques fort intéressantes. En effet, le
thalamus contrôle la prise alimentaire et donc le
poids. Chez le rat, la stimulation à basse fréquence du
thalamus ventro-médial a un effet anorexigène
{NDR : qui crée l'anorexie}, tandis que la stimulation
haute fréquence de la même zone (tout comme sa
destruction) a un effet stimulant."(20)
Confirmation de François Berger : "On peut
manipuler le comportement alimentaire du singe en
stimulant son hypothalamus. (…) Il y a un réel danger
dans les domaines de l'anorexie ou de l'obésité. La
solution réside dans la surveillance, mais ne consiste
pas à rajouter des réglementations. Avoir des outils
implantés qui traiteront la maladie avant qu'elle
n'apparaisse peut aussi être un avantage, même si
cela a un côté impressionnant."(21)
Si ces Diafoirus s'appliquent à isoler le
dysfonctionnement biologique qui fait de nous les
victimes quasi-coupables de notre maladie, c'est qu'ils
se donnent ainsi le pouvoir d'intervenir sur un objet
qu'ils croient maîtriser. Plus facile, et ô combien plus
exaltant, d'implanter des électrodes dans le cerveau
d'un obèse que de changer le monde qui produit
l'épidémie d'obésité.
Quant à traiter le malade avant que la maladie
n'apparaisse, voilà un nouveau point commun avec la
génétique. Celle-ci prétend détecter nos
prédispositions à tel cancer ; les neurotechnologies
visent la prédiction de maladies comme Alzheimer.
(20) Campagne nationale du Neurodon, Fédération pour la recherche
sur le cerveau
(21) Audition devant l'OPECST, 7/11/06
Vous vous arrangerez avec votre patron ou votre
assureur quand ils découvriront votre horoscope
neuronal.
Voir fonctionner notre cerveau n'intéresserait pas les
neurotechnologies si elles ne pouvaient aussi le
manipuler.
Manipulation 1 : anticiper nos actes
Dans Minority Report les policiers arrêtent les
citoyens avant qu'ils ne commettent un délit grâce à la
"précognition". L'auteur de cette nouvelle,
Philip K.Dick, était lui-même doté de facultés
d'anticipation terribles. Cinquante ans après cette
fiction, l'équipe de Krishna Shenoy à l'université de
Stanford implante des électrodes dans le cerveau de
macaques, "non pas dans la région commandant les
mouvements, mais dans une zone où naît l'intention
de l'action. Les signaux neuronaux leur ont permis de
prédire le mouvement effectué par le primate avant
même que celui-ci ne le réalise."(22)
Le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux se
passionne : "On arrive déjà à mesurer l’intention
d’un sujet à saisir un objet avant que ses muscles
soient contractés. Il est aussi possible, par la
stimulation transcrânienne, d’altérer les intentions
motrices ou les perceptions. Expérimentalement, les
conditions sont fugaces et réversibles, mais on
pourrait imaginer des techniques plus inventives. Il
faut être évidemment très attentif."(23) L'inventivité au
service de la manipulation, un programme qui va
comme un gant à ce ponte du Collège de France qui
écrivait en 1983 : "L’homme n’a dès lors plus rien à
faire de "l’esprit", il lui suffit d’être un homme
neuronal"(24). Note à l'intention des partisans des
comités d'éthique et autres dispositifs d'encadrement
de l'horreur : Changeux fut président du Conseil
consultatif national d'éthique de 1992 à 1998.
Comment mieux encadrer la population qu'en
anticipant, dès l'enfance, les futurs troubles à l'ordre
public ? L'Inserm a tenté la manip' en 2006 avec son
rapport sur le dépistage, la prévention et la prise en
charge des "troubles du comportement" dès l'âge de
3 ans25. Thèse de ces cerveaux de la médecine :
facteurs génétiques et prédispositions cérébrales
expliquent la violence et la délinquance ; ils doivent
donc être dépistés au plus tôt et inscrits sur le carnet
de santé du môme. Judicieux, mais incomplet :
pourquoi ne pas plutôt implanter le dossier médical
sous la peau, sur une puce lisible à distance ?
(22) Le Monde 17/07/06
(23)www.diplomatie.gouv.fr/label_france/index/fr/sciencestechno01.
html
(24) L’Homme neuronal, Fayard, Paris, 1983
(25) http://ist.Inserm.fr/basisrapports/trouble-conduites.html

Manipulation 2 : lire dans nos têtes
Patrick Le Lay, PDG de TF1, est homme de progrès.
Sa sortie sur le "temps de cerveau disponible" vendu à
la pub Coca s'inspirait sans doute des dernières
recherches en neurologie.
La tête du client
"Que ne donnerions-nous pas pour savoir ce qui se
passe réellement dans la tête de nos clients ? (…)
Pour cerner cette part inconsciente qui dicte nos
achats et notre fidélité aux produits et aux marques,
l'auteur {NDR : Gérard Zaltman, auteur de "Dans la
tête du client"} nous invite à considérer la richesse
cognitive que les neurosciences peuvent apporter au
marketing. Celles-ci étudient l'organe complexe et
puissant qu'est le cerveau humain. (…) Plusieurs
méthodes de neuro-imagerie sont aussi abordées, qui,
appliquées à la communication commerciale, donnent
également des résultats prometteurs."(26)
Les objets communicants (RFID, etc) concoctés par
les nanomanipulateurs peuvent déjà nous repérer dans
une rue et nous attirer vers un commerce. Le
"neuromarketing" complète la panoplie en tâchant
d'identifier, grâce à la neuro-imagerie, les
mécanismes cérébraux liés à la décision d'achat.
"Disposant de telles données, il serait possible de
créer une nouvelle génération de campagnes
publicitaires beaucoup plus ciblées", estimait en 2003
Olivier Oullier(27), chercheur en neurosciences. Trois
ans plus tard, le même complétait : "Dans dix ans les
résolutions spatiales et temporelles auront progressé.
On ne lira pas dans la tête des gens, mais on pourra
tenter de prédire leurs réactions."(28)
Les industriels chers au coeur de François Berger s'y
emploient, tel DaimlerChrysler, et "beaucoup
d'entreprises s'y intéressent sans le dire. Il y a une
omerta, une peur de l'opinion publique"(29), note
Oullier. À l'université de Harvard, le programme
"Mind of Market" vise à déterminer les zones
cérébrales activées par les messages publicitaires et à
identifier les types de messages qui s'incrustent le
plus profondément en nous.
Révolutionnaire, se réjouit Feuerstein.
La tête au carré
Le contenu de nos têtes n'intéresse pas que les
commerçants, on s'en doute. Comme le professe
Stanislas Dehaene depuis sa chaire de Psychologie
cognitive expérimentale du Collège de France : "le
décodage cérébral apporte des informations
supplémentaires, invisibles dans le comportement.
L'imagerie cérébrale (…) peut désambiguïser les
réponses comportementales. Un décodeur efficace
permettrait de se passer de toute réponse
(26) www.institut-expression.com
(27) Le Monde, 25/10/03
(28) Le Monde, 30/04/06
(29) Idem
comportementale. Le décodage pourrait présenter
une utilité pratique : interfaces neuro-informatiques,
"bio-feedback", détecteur de mensonges…"(30) En
français : l'IRM fonctionnelle (IRMf) peut fouiller
votre cervelle pour en extraire la vérité. Vous pensez
que l'on n'osera jamais faire ça ? Lisez plutôt :
"L'IRMf est sur le point de transformer l'industrie
sécuritaire, le système judiciaire et notre conception
fondamentale de la vie privée. Je suis dans un labo de
l'université Columbia, où des scientifiques utilisent la
technologie pour analyser les différences cognitives
entre la vérité et le mensonge. En cartographiant les
circuits neuronaux de la supercherie, les chercheurs
transforment l'IRMf en un nouveau type de détecteur
de mensonges (…). Mon hôte pour l'expérience de ce
matin est Joy Hirsch, neurologue et fondatrice du
centre de recherche sur l'IRMf de Columbia, qui m'a
offert un séjour dans le scanner pour me donner une
idée du futur proche. Cette année, deux start up
lanceront des services commerciaux de détection de
mensonges par IRMf, destinés dans un premier temps
aux individus qui pensent avoir été injustement
accusés de crimes."31 Dans un deuxième temps, l'outil
servira à vérifier que vous êtes loyal envers votre
patron, que vous avez tout dit à votre assureur, que
vous n'avez pas de mauvaises pensées envers le
pouvoir. Où est le problème si vous n'avez rien à vous
reprocher ? Puisque vous avez déjà accepté la
vidéosurveillance, la biométrie, les contrôles ADN,
les puces RFID ? Puisque c'est pour votre sécurité ?
C'est ce que pense Britten Chance, biophysicien de
l'université de Pennsylvania, spécialiste de l'étude des
"signaux insaisissables" depuis la seconde guerre
mondiale. Sa dernière contribution au progrès
humain : un détecteur de mensonges portatif utilisant
des rayons proches des infrarouges, qui mesurent les
mêmes changements du flux sanguin que l'IRMf.
L'outil est en voie de perfectionnement pour, espère
son inventeur, être utilisé dans les aéroports. Il est
financé par l'Office of Naval Research et a reçu l'aval
du directeur du centre de bioéthique de l'université en
ces termes : "Le personnel d'aéroport est autorisé à
fouiller votre sac, vos biens et même votre corps. À
mon avis il n'y a pas de règle restrictive qui dise que
c'est forcément mal de scanner quelqu'un à son
insu."32
Manipulation 3 : modifier nos comportements
Chacun sait que les occidentaux jouissent des
"progrès" de la société industrielle à coup de
tranquillisants et d'anti-dépresseurs. La chimie a su
fournir un arsenal performant à la psychiatrie
(30) Cours au Collège de France : "L'imagerie cérébrale peut-elle
décoder le contenu de la pensée ?"
(31)www.wired.com/wired/archive/14.01/lying_pr.html
(32) Idem

dépassée par le mal-être croissant des victimes de ce
monde machinisé.
Les enfants sont de plus en plus ciblés, notamment
ceux qui souffrent de "déficit de l'attention" et
d'hyperactivité (hyperkinésie). Les neurotechnologies
ont la solution chimique : le méthylphénidate, connu
sous le nom de Ritaline, qui agit sur la dopamine. Aux
Etats-Unis 7 % des enfants de 6 à 11 ans prennent la
pilule qui calme.(33) Tranquillité assurée pour parents et
instit' de mômes "trop vivants". Il y a 30 ans le
chercheur en psychologie Guy Tiberghien (plus tard
patron du labo grenoblois de psychologie et neurocognition)
dénonçait déjà un contrôle psycho-social :
"les symptômes qui conduisent au diagnostic
d'hyperkinésie (hyperactivité psycho-motrice) tendent
à devenir de plus en plus flous et leur signification
clinique, voire sociale, se modifie rapidement : des
manifestations agressives, une légère instabilité
motrice, une résistance à l'autorité des parents ou du
maître, et le diagnostic d'hyperkinésie est posé. (…)
Certes, il n'est pas question d'affirmer que cette "mise
en condition" pharmacologique est le résultat d'un
projet conscient, mais elle s'insère dans une logique
sociale visant à obtenir la régulation la plus précise
possible des comportements et des opinions. L'objectif
est toujours le même ; réduire l'agressivité, la non
conformité, la résistance aux supérieurs
hiérarchiques."(34)
Dépression et TOC (troubles obsessionnels
compulsifs) menacent-ils l'équilibre social et la
productivité ? Revoilà le docteur Benabid et ses
électrodes magiques, soutenus avec un enthousiasme
tout philanthropique par le cluster(35) rhônalpin
"Handicap, Vieillissement et Neurosciences"
coordonné devinez par qui ? Feuerstein soi-même.
"Cette technique apparaît aujourd'hui présenter un
potentiel d'applications considérable ; et elle peut
être envisagée, voire déjà utilisée, avec grande
efficacité et succès, pour (…) certaines épilepsies et
pathologies douloureuses ou psychiatriques (Troubles
Obsessionnels Compulsifs, Dépression, etc.). Il est
ainsi de la responsabilité de la Région de soutenir les
développements futurs de cette thérapeutique
fonctionnelle efficace { q u i } contribue au
rayonnement des équipes régionales remarquables
qui la font progresser pour l'optimiser et étendre ses
applications, en vue de permettre à Rhône-Alpes de
maintenir son rôle pionnier mondial. (…) Par
ailleurs, une collaboration avec le CEA et le LETI
devrait être à même de développer de nouvelles
innovations technologiques très pointues
(miniaturisation et programmation des stimulateurs,
(33) Source : The Economist, 25/05/02
(34) G. Tiberghien, "Psychologie, idéologie et répression politique"
in revue "Psychologie Française", mai 1977
(35) Regroupement de labos privés et publics, d'universités et
d'entreprises.
asservissement de la thérapeutique au signal cérébral
électrophysiologique enregistré en continu)
conduisant vraisemblablement à des retombées
industrielles non négligeables."(36)
Quant à la thérapeutique contre l'obsession
compulsive des chercheurs pour la compétition et les
retombées lucratives, elle n'est manifestement pas au
point.
Qu'ils nous permettent de leur suggérer, pour
améliorer leurs performances, la méthode de leurs
collègues américains du National Institute for Mental
Health. Ceux-ci ont manipulé des singes, inhibant
l'expression d'un gène impliqué dans la réception de
la dopamine, neurotransmetteur qui s'avère utile pour
faire le lien entre une tâche et le bénéfice qu'on en
attend. Ce mécanisme détruit, les singes se montrent
parfaitement désintéressés et accomplissent les
missions qu'on leur confie avec une ardeur sans
pareille(37). On vous laisse imaginer les "retombées
industrielles" d'une telle trouvaille.
Nous voici donc équipés d'un moral d'acier. Phase
suivante : se comporter comme il faut.
John Chapin (université de New York) a implanté
dans le cerveau de rats des électrodes associées à un
dispositif de télécommande. Expérience amusante :
envoyer des impulsions électriques à des zones
cérébrales pour diriger le roborat à distance. "Les
animaux confondent le signal électrique avec la
sensation réelle de contact de leur moustache avec un
obstacle. Ensuite, pour qu'ils prennent la bonne
décision, il suffit d'associer cette dernière avec la
récompense, électrique elle aussi."(38)
De quoi extraire l'humanité de sa neurasthénie.
Le process des électrodes étant un peu lourd, les
ondes électromagnétiques se révèlent une bonne
alternative pour le "contrôle physique de l'esprit" et la
"société psychocivilisée"39 qu'appelait de ses voeux le
physiologiste américain José Delgado dans les années
1970. Oh à propos, Delgado est ce scientifique qui
arrêta un taureau en pleine charge, en envoyant un
signal radio à distance aux électrodes implantées dans
le cerveau de l'animal.
Découvrons l'étude prospective publiée par l'US Air
Force en 1996 : "On peut envisager le développement
de sources d'énergie électromagnétique, dont le débit
peut être pulsé, façonné, et concentré, et qui peut se
coupler au corps humain de manière à empêcher les
mouvements musculaires volontaires, à contrôler les
émotions (et donc les actions), à produire le sommeil,
(36) www.grenoble-universites.fr/1163429726042/0/fiche___article/
(37) Résultats publiés dans Proceedings of the National Academy of
Sciences 17/08/04 (Richmond, Zheng Liu, Edward Ginns)
(38) Le Monde, 6/05/02
39 "Physical control of the mind : towards a psychocivilized
society", J. Delgado, 1969
8
à transmettre des suggestions, à interférer avec la
mémoire à court terme et à long terme, à produire un
ensemble d'expériences, et à supprimer un ensemble
d'expériences."(40)
Personnellement, vous trouveriez immoral et
inhumain de contrôler les émotions ou d'effacer les
souvenirs de vos proches. Rassurez-vous : l'armée et
la police n'ont guère l'intention de partager avec vous
des outils de domination aussi ultimes.
La stimulation magnétique transcrânienne (SMT)
évoquée plus haut par l'illustre Changeux montre ce
qu'on peut faire d'un cerveau normal. Prenez un
individu lambda, placez-le sous ce casque de salon de
coiffure équipé d'électro-aimants. Quelques
impulsions dirigées vers les lobes cérébraux modifient
temporairement l'activité électrique du cortex. Votre
cobaye devient, selon les zones concernées, super
doué ou complètement stupide. Les expériences
menées en Australie par Allan Snyder, à Oxford par J.
Devlin, au Canada par Michael Persinger le
démontrent. Ce dernier, qui produit aussi des faux
souvenirs chez ses cobayes, évoque la possibilité de
contrôler à distance tous les cerveaux(41). À l'hôpital
Sud de Grenoble, il se murmure que des dépressifs
auraient été soumis à leur insu à des tests de SMT,
dont les résultats catastrophiques auraient brutalement
interrompu l'expérience. On n'en saura pas plus, les
laboratoires de neurosciences ne communiquant guère
sur leurs studieuses manipulations.
Qu'importe, puisque le Comité consultatif national
d'éthique considère depuis avril 2002 que la SMT
peut en toute éthique traiter des problèmes
psychiatriques tels que les TOC. Ce ne sont pas les
psychiatres signataires de la pétition "Contre la
réification de l'humain" qui auraient pu le faire
changer d'avis(42).
*****
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À propos d'impulsions électromagnétiques, comment
va votre téléphone portable ? Impossible de faire
l'impasse sur la prothèse universelle, puisqu'elle émet,
entre autres, des extrêmement basses fréquences de 2,
4, 8 ou 16 Hz. Celles qui interfèrent avec votre radio
quand on vous appelle. Interrogez-vous sur leur
influence sur le cerveau, qui fonctionne sur des
fréquences proches. Des études ont montré une
diminution de l'acétylcholine sous l'effet d'ondes
(40) US Air Force, "New wolrd vistas : Air and space power for the
21st century", 1996
(41) "Sur la possibilité de contrôle à distance de tous les cerveaux
humains par l’induction électromagnétique d’algorithmes
fondamentaux", M.A Persinger, in Perceptual and Motor Skills,
juin 1995
(42) http://www.psy-desir.com/textes/spip.php?article183
pulsées à 16 Hz43. L'acétylcholine est ce
neurotransmetteur indispensable à la mémoire, à
l'attention, et au mouvement. Vous avez dit
Alzheimer ?
*****
Avouons-le : à éplucher ces informations on est
parfois pris d'abattement. La tentation de céder à
l'idée du "bluff technologique" guette. Mais les faits
sont têtus. Ainsi tombe-t-on sur cette question posée
au gouvernement par un député UMP fin 2004 :
"M. Claude Goasguen attire l'attention de M. le
ministre délégué à la recherche, sur la recherche et le
développement des psychotechnologies. Ces
technologies sont basées sur les connaissances des
processus de fonctionnement du cerveau humain et
sur celles dans les domaines chimique, électrique et
des ondes sonores. Les psychotechnologies peuvent
donc faire l'objet de recherche et de développement,
tant militaire que civile (sic), pour être utilisées
comme armes non létales. Les manipulations de
l'homme qui autrefois relevaient de la littérature de
science-fiction s'avèrent aujourd'hui scientifiquement
réalisables. Le progrès, dans les domaines de la
science, nous oblige donc à redéfinir l'éthique et la
morale. (…) C'est pourquoi il souhaite savoir quelles
sont les mesures envisagées par le Gouvernement
pour garantir le strict contrôle des
psychotechnologies."(44)
Question réitérée en des termes voisins quelques mois
plus tard par André Santini. Il faut croire que la
réponse du ministère (réglementation, bioéthique,
blablabla) n'était pas satisfaisante. Tout juste
confirmait-elle l'existence de "technologies
permettant de modifier le comportement humain"
parmi lesquelles "l'inhalation de nanoparticules de
psychotropes".
Pardon ? Qu'est-ce que cette histoire ?
Le gouvernement français évoque en toute
désinvolture la possibilité technique de manipuler les
gens en leur faisant inhaler des nanoparticules ?
Tant pis pour l'abattement, cherchons.
"Dans un article paru dans la revue Arms Control
Today, Mark Wheelis parcourt les multiples
perspectives d’emploi qu’offriront, à court, moyen et
long termes, les nanotechnologies dès l’instant où
elles seront associées aux agents biologiques et
chimiques. Selon l’auteur, les récentes connaissances
accumulées dans le domaine de l’étude du système
nerveux humain laissent présager le développement
d’agents infectieux qui se révéleront aptes à contrôler
43 "Response of brain receptor systems to microwave energy
exposure" in " On the Nature of Electromagnetic Field
Interactions with Biological Systems", Kolomitkin, Kusnetsov,
Yurinska, Zharikov, Zharikova (1994). Cité par Annie Lobé,
"Téléphone portable et contrôle comportemental", revue Nexus,
janv-fév 04
(44) http://questions.assemblee-nationale.fr
9
le comportement. (…) De tels agents biochimiques de
type "nano inside" pourraient donner lieu à des
applications d’une efficacité imparable, notamment
en vue de soumettre des terroristes – ou des citoyens
– à la question. Les agents biochimiques
nanostructurés permettraient à ceux qui y ont recours
d’influer sur l’équilibre psychique d’un individu
faisant passer celui-ci par différents états
comportementaux (délires, euphories, sentiments de
dépression, de panique, propension à la soumission,
etc.). (…) Dans le but d’éviter, lors de crises
internationales, un envoi de troupes dont la sécurité
ne serait pas suffisamment garantie aux yeux de
l’opinion publique, un gouvernement pourrait être
tenté de recourir à des agents qui modifieraient en
profondeur les prédispositions psychologiques et
cognitives des populations sur place, et donc des
combattants."(45)
Bel exemple de convergence des technologies.
Rendons-nous à l'évidence : la manipulation des
cerveaux à grande échelle n'est pas du bluff
technologique.
V – Homme-machine : le cerveau connecté
Les électrodes de Benabid sont les embryons des
interfaces homme-machine : le programme de
robotisation de l'espèce fait ces temps-ci des pas de
géant en s'appuyant sur les technologies convergentes.
Comme son nom l'indique, une interface permet les
communications dans les deux sens : le cerveau
commande la machine et réciproquement. Quelques
exemples :
- John Donoghue, prof de neurosciences à l'université
de Brown (US) et patron de la boîte Cyberkinetics,
implante dans le cerveau de paralysés un minuscule
carré de silicone hérissé d'électrodes et relié à un
ordinateur via un fil électrique. Quand le patient
imagine bouger son bras, les électrodes captent les
impulsions électriques des neurones et les
transmettent à un logiciel qui les traduit en
mouvement de curseur informatique(46).
- Moins invasif, n'exigeant aucune opération, le
"bonnet à électrodes" se met sur la tête comme il se
doit. Ses capteurs enregistrent les ondes
électromagnétiques produites par les neurones sous
l'os.
Hitachi s'inspire de cette technique pour sa récente
interface permettant de commander un interrupteur
(on/off) par la pensée. Son dispositif s'appuie sur la
topographie optique, qui emploie la lumière proche de
(45) Les Cahiers du RMES, Réseau multidisciplinaire d'études
stratégiques, été 2006
(46) Science & Vie juillet 2005
l'infrarouge pour tracer la concentration de
l'hémoglobine du sang dans le cerveau – le même
principe que le détecteur de mensonges portable du
vieux Britten. Et vous savez quoi ? Hitachi prévoit de
commercialiser son bonnet, perfectionné, d'ici cinq
ans47. Réservez vite le vôtre.
- L'Union européenne finance à hauteur de 3 M€ le
projet NanoBioTact. Il s'agit de créer un doigt
"biomimétique" pouvant être connecté au système
nerveux pour donner la sensation du toucher. L'étape
précédente, la main ("Cyberhand"), a été franchie
avec succès lors d'un précédent projet européen, et on
sait que les Américains ont greffé des bras artificiels à
deux amputés. Grâce à des capteurs de type MEMS
(micro-electro-mechanical systems, développés entre
autres par Memscap à Bernin près de Grenoble), le
doigt bionique est annoncé pour dans trois ans(48).
- À Grenoble, le Léti concocte des "dispositifs
implantables de deuxième génération, capables
d'associer la fonction d'enregistrement des échanges
neuronaux, de traiter localement les données et de
stimuler électriquement ou chimiquement, et à la
demande, des zones particulières du cerveau."(49)
Comment ça marche ? Avec des "matrices de
microélectrodes" : imaginez un mini-tapis de fakir,
hérissé de multiples électrodes à l'échelle des
neurones. "Plusieurs milliers de microélectrodes
venant au contact d’un tissu nerveux vivant
enregistreront l’activité électrique globale du réseau
de neurones avec une résolution spatiale de l'ordre de
50–100 microns, et produiront des stimulations
contrôlées dans l’espace cérébral et dans le temps"(50).
Parmi leurs applications : les implants rétiniens et
cochléaires (rétines et oreilles artificielles) et les
interfaces homme-machine(51). Ces implants sont
développés dans le cadre du projet Neurocom, dont
les partenaires, outre le Léti, sont la société Memscap
bien connue de nos services(52), le CNRS et l'Ecole
supérieure d'ingénieurs en électrotechnique et
électronique.
Homme augmenté, humanité diminuée
L'hybridation cerveau-électronique est la clé de
l'"homme augmenté" recherché ouvertement par les
transhumanistes, hypocritement par les chercheursqui-
ne-font-que-leur-travail. Côté transhumanistes,
Mihail Rocco, conseiller de la National Science
Foundation pour les nanotechnologies, ne cachait pas
(47) Daily Tech, 20/11/06
(48) automatesintelligents.com, 3/01/07
(49) Lettre de Minatec n°9, sept 2005
(50) Cf Dossier Neurosciences sur www.parisdeveloppement.com
(51) "Contribution à l'étude et à la réalisation d'un système
électronique de mesure et d'excitation de tissus nerveux à
matrices de microélectrodes", Céline Moulin, thèse INSA, sept.
2006
(52) "Nanotechnologies, maxiservitude", op. cité
10
son enthousiasme en juillet 2005 : " L e s
nanotechnologies sont en train de devenir les étoiles
les plus brillantes de la médecine et des sciences
cognitives". La NSF venait d'annoncer son nouveau
projet : introduire des nanofils dans le système
sanguin et les conduire jusqu'au cerveau. "Chaque
nanofil serait alors utilisé pour enregistrer l'activité
électrique d'un neurone ou d'un groupe de neurones.
(…) En fournissant des informations à l'échelle des
cellules nerveuses, la technique des nanofils
fournirait des images beaucoup plus nettes."(53)
On l'a vu, le Grenoblois François Berger mise lui
aussi sur les nanos : "On sait qu'en utilisant des
nanotubes de carbone, on pourra améliorer
l'intégration et viser une interface physiologique dans
le cerveau. (…) il est impensable de lancer ce type
d'étude chez l'homme avant d'avoir mené une analyse
toxicologique très étendue. C'est ce que nous faisons
actuellement, en collaboration avec le LETI. Nous
déterminons quels sont les meilleurs nanotubes et
cherchons comment les modifier pour qu'ils
s'intègrent au mieux dans le cerveau sans toxicité."(54)
Ah bon ! si on sélectionne les meilleurs nanotubes,
tout va pour le mieux dans le Meilleur des Mondes,
alors. Faisons confiance à François Berger pour nous
y guider, lui qui sait si bien concilier éthique et
innovation : "Conscient que l'utilisation des
microimplants et des nanoimplants posait
d'importants problèmes éthiques, le Comité d'éthique
de NanoToLife, auquel j'appartiens (…), a mené une
réflexion depuis un an (…) Quel serait le statut de cet
homme hybride qui aurait un dispositif implanté ? Il
s'agit là probablement d'une modification de
l'humanité qu'il faudra intégrer. Trop de régulation
tue l'innovation. Nous disposons d'une réglementation
très rigoureuse et coûteuse (…). On veut actuellement
la renforcer : or, cela ralentit nettement l'innovation
et s'oppose au progrès médical."(55)
Une fois les questions "éthiques" liquidées, il sera
temps de passer à la suite : hippocampe artificiel,
amplificateur sensoriel et bien sûr, téléphone dentaire.
"L’implantation dans le cerveau d’une puce capable
de restaurer ou d’améliorer la mémoire est un autre
exemple de future prothèse cérébrale. L’hippocampe
joue un rôle essentiel dans l’enregistrement des
souvenirs. Contrairement à des dispositifs comme les
implants cochléaires, qui stimulent simplement
l’activité cérébrale, la puce en question exécutera les
mêmes processus que la partie endommagée du
cerveau qu’elle remplacera (…). Les informaticiens
ont annoncé que, dans les vingt prochaines années,
des interfaces neuronales seraient conçues qui non
seulement augmenteraient la gamme dynamique des
(53) Wiring the Brain at the Nanoscale, www.nsf.gov
(54) Audition devant l'OPECST, 7/11/06
(55) Idem
sens, mais amélioreraient aussi la mémoire et
permettraient la "cyber-pensée" – c'est-à-dire la
communication invisible avec les autres. Sont
notamment envisagés :
• l’implant prothétique cortical ("amplificateur"
sensoriel ou d’intelligence) : initialement conçu pour
les aveugles, l’implant cortical permettra aux
porteurs "sains" d’avoir en permanence accès à des
informations transmises par ordinateur, sur la base
soit des images captées par une caméra numérique,
soit d’une interface constituée d'une "fenêtre"
artificielle;
• la vision artificielle : selon de récents travaux de
recherche qui portaient sur le développement d’une
rétine artificielle, il sera un jour possible de voir dans
l'infrarouge. La vidéo-caméra normale pourra alors
être remplacée par une caméra infrarouge ;
• l’implant téléphonique dentaire ou téléphone
dentaire : conçu en 2002, l’implant téléphonique
dentaire n’existe encore qu’à l’état de prototype. Un
microvibrateur et un récepteur d'ondes basse
fréquence sont implantés dans une dent au cours
d'une banale opération de chirurgie dentaire. La dent
opérée peut alors communiquer avec toute une série
d’appareils numériques (téléphones portables, radios
et ordinateurs). Le son est transféré à l'oreille interne
par résonance osseuse. La réception étant absolument
indétectable, des informations peuvent être reçues
n’importe où, n’importe quand."56
Quand le Groupe européen d'éthique énonce aussi
posément les détails de la robotisation, il n'est rien à
ajouter. Si ce n'est que ceux qui refuseront ces
neuroprothèses risquent bien, selon le mot du
cybernéticien Warwick, de devenir les "chimpanzés"
des cyborgs qui remplaceront l'humanité.
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Votre activité exige une vigilance sans relâche, une
excellente assimilation des données, une prise de
décision rapide ? Optimisez votre fonctionnement
cérébral grâce aux solutions AugCog et faites-en
bénéficier toute la famille !
Les dispositifs de "cognition augmentée" développés
notamment par la DARPA, l'agence de recherche de
l'armée américaine, utilisent eux aussi la lumière
proche de l'infrarouge (Near Infrared Light) pour
capter l'activité cérébrale. L'interface permet à
l'ordinateur de détecter votre état (chute d'attention,
fatigue, baisse d'acuité sensorielle, etc) et de
déclencher des stratégies d'augmentation de la
performance. Par exemple en vous présentant les
informations sous une autre forme (son, texte, image,
(56) Aspects éthiques des implants TIC dans le corps humain,
Groupe européen d'éthique, mars 2005
11
etc). Outre l'armée, le secteur éducatif envisage
d'utiliser ces casques intelligents pour former les
jeunes cervelles. Réservez dès aujourd'hui votre
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VI - Maladies de civilisation, civilisation malade
De notre enquête émerge une évidence : les maladies
neurologiques et les souffrances mentales sont aux
neurotechnologies ce que le cancer est aux nanobiotechnologies
: une vitrine sanitaire. Qui s'élèverait
raisonnablement contre ces efforts pour soigner les
malades d'Alzheimer, de Parkinson, de sclérose en
plaques, de dépression, de troubles du
comportement ?
Sans compter que, par les temps qui courent, on
risque tous d'y passer. Jugez plutôt :
- plus de 24 millions d'Alzheimer dans le monde, et
leur nombre devrait doubler tous les 20 ans(57) ;
- 100 000 malades de Parkinson en France (9000
nouveaux cas par an)(58) ;
- 3 millions de dépressifs recensés en France, 130 000
tentatives de suicides(59) ;
- 70 000 sclérosés en plaques français (25 000 en
1968). Etc.
C'est simple, les médicaments du système nerveux
central représentent le deuxième marché sanitaire
mondial (17 % des ventes, 72 milliards $ en 2003)(60).
(Certes, plusieurs équipes de chercheurs chinois et
coréens ont montré qu'on pouvait traiter la maladie de
Parkinson et agir sur la dopamine par cette bonne
vieille acupuncture(61). Ne le répétez pas aux hérauts de
l'électrode et des nanotubes, être comparés à des
guérisseurs archaïques leur collerait des
tremblements.)
Tous, nous frémissons à l'idée de finir en légumes à
roulettes – ce qui soit dit en passant devrait tempérer
les clameurs scientistes sur l'allongement de la durée
de la vie. Cette peur, personne ne l'instrumentalise
mieux que le techno-gratin. Voyez comme ces
chercheurs et décideurs, si prompts à accuser leurs
opposants de "manipuler des peurs irrationnelles"
(Michel Destot, à l'inauguration de Minatec), nous
paralysent comme des renards dans les phares de leur
4x4, jouant de la menace d'une probable déchéance
neuropsychique. Il ne leur reste plus qu'à poser en
sauveteurs dévoués, il ne nous reste plus qu'à leur
(57) AFP, 16/12/05
(58) www.parisdeveloppement.com
(59) Les Echos, 13/02/07
(60) Document "Neurosciences" de la région Ile-de-France
(61) Acupuncture inhibits microglial activation and inflammatory
events in the MPTP-induced mouse model. Jun Mo Kang , Hi
Joon Park , Yeong Gon Choi , Il Hwan Choe , Jae Hyun Park ,
Yong Sik Kim , Sabina Lim, 13/12/06
confier nos cerveaux tremblants. Et à gober ce genre
d'annonce du professeur François Berger : "on est
bien en présence d'une révolution, potentiellement
difficile à assimiler, qui constitue le passage de la
médecine anatomo-clinique à la nanomédecine. Cela
revient à traiter la maladie avant qu'elle n'émerge et
on passe alors à un autre statut de l'homme
malade."62
Un détail devrait pourtant nous faire tiquer. La
communication grand public sur les maladies
neurodégénératives, dégoulinante d'"avancées
scientifiques" et d'"espoir de la technologie",
mentionne systématiquement : "cause inconnue".
Pressés de nous scanner, de nous implanter, de nous
électrostimuler, les docteurs du neuromonde balaient
d'un revers de scalpel la question de l'origine de ces
"maladies de civilisation" qui font leur gloire et leur
carrière.
Tâchons donc, pour nous, de réfléchir
rationnellement. Rassemblons les éléments
disponibles dans la littérature :
- "Une "épidémie silencieuse" de troubles du
développement neurologique est en cours, en raison
des produits chimiques industriels présents dans
l'environnement, qui altèrent le développement
cérébral des foetus et des jeunes enfants. Ce sont les
conclusions d'une analyse de chercheurs de la
Harvard School of Public Health (HSPH) et de la
Mount Sinai School of Medicine, qui pointe 201
produits chimiques – la plupart étant courants –
connus pour les dommages neurologiques durables
qu'ils infligent aux humains. (…) les conséquences
d'une exposition aux neurotoxiques durant l'enfance
peuvent inclure un risque accru de maladie de
P a r k i n s o n e t d ' a u t r e s m a l a d i e s
neurodégénératives."(63)
- Confirmation pour Parkinson : "une exposition
chronique à un pesticide commun peut reproduire les
caractéristiques anatomiques, neurochimiques,
comportementales et neuropathologiques de la
maladie de Parkinson."(64)
- En Gironde, une étude rendue publique en mars
2006 conclut que le risque de tumeur du cerveau est
2,6 fois supérieur chez les utilisateurs de pesticides65.
- D'après les chercheurs d'Alzheimer's Disease
International, la prévention de cette maladie "devrait
(62) Audition devant l'OPECST, 7/11/06
(63) "Brain pollution : common chemicals are damaging young
minds", Harvard University Gazette, 1/02/07
(64) Chronic systemic pesticide exposure reproduces features of
Parkinson's disease. Betarbet, Sherer, MacKenzie, Garcia-Osuna,
Panov, Greenamyre. Emory University, Atlanta.
(65) Après nous le déluge ? JM Pelt, GE Séralini (Fayard, 2006)
12
notamment porter sur les facteurs de risque
vasculaires, dont l'hypertension et le tabagisme, mais
aussi la forme de diabète la plus courante favorisée
par l'excès de poids et la sédentarité." (66) Les études
sur le diabète concluent que "les diabétiques ont un
plus grand taux de déclin des fonctions cognitives et
un plus grand risque de déclin cognitif."(67)
- Les métaux lourds sont unanimement considérés
comme neurotoxiques, en particulier le plomb, le
méthylmercure, l'aluminium. Sur 13 études
épidémiologiques recensées en 2001 examinant
l'association potentielle entre aluminium et maladie
d'Alzheimer, 9 ont montré une association
statistiquement significative(68).
Le plomb, puissante neurotoxine, provoque des
ravages chez les enfants : "ils sont plus exposés aux
dommages portés au système nerveux, dont des
réductions de QI, des difficultés à lire et des
difficultés d'apprentissage, des altérations auditives,
des déficits de l'attention, de l'hyperactivité, des
troubles du comportement et de la croissance"(69).
D'après la Commission royale sur la pollution de
l'environnement (GB), "l'existence d'un endroit de la
surface de la terre ou d'une forme de vie qui n'ait pas
été contaminé par le plomb anthropogénique {NDR :
produit par l'homme} est douteuse"(70). Les marchands
de Ritaline et d'électrodes ne sont pas encore ruinés.
- De nombreuses études conduites après la
catastrophe de Tchernobyl, mais aussi chez les
survivants d'Hiroshima, ou auprès des vétérans
américains de la Guerre du Golfe exposés à l'uranium
appauvri, aboutissent à la même conclusion : les
radiations nucléaires provoquent des atteintes
neuronales dans l'hémisphère cérébral gauche, y
compris chez les enfants irradiés in utero après
l'explosion de Tchernobyl. Ces atteintes se traduisent
par des troubles neuropsychiques importants
(schizophrénie, épilepsies, troubles mentaux, perte de
mémoire).(71)
- La pollution électromagnétique est mise en cause
dans des perturbations neurologiques. Les opérateurs
de téléphonie mobile déconseillent aujourd'hui de
donner leurs gadgets à des enfants de moins de
14 ans, dont le cerveau est en formation. Sans doute
savent-ils que des rats exposés au rayonnement d'un
portable pendant 2 heures perdent des neurones(72), et
que leurs vieux jours s'annoncent pénibles.
(66) AFP, 16/12/05
(67) Cognitive decline and dementia in diabetes - systematic
overview of prospective observational studies. Cukierman,
Gerstein, Williamson. (Diabetologia 2005)
(68) Données toxicologiques de l'INERIS, 2005
(69) L'histoire secrète du plomb, J. Lincoln Kitman, (Allia 2005)
(70) Idem
(71) Cf M. Fernex, revue Le Dniepr, 26/04/06
(72) Revue Environnemental Health Perspectives, 2003
Poisons chimiques, malbouffe, métaux lourds,
pollution nucléaire et électromagnétique : le tableau
de la société industrielle est quasi complet.
Non seulement ce monde-machine affole et désespère
un nombre croissant d'humains pas encore hybridés,
mais la dévastation du milieu attaque directement
notre cerveau.
Les neurotechnologies, comme les nanobiotechnologies,
sont l'inverse du progrès : elles sont
l'aveu d'une catastrophe. Elles ne doivent leur
expansion et leur puissance qu'à la destruction des
conditions minimales de survie.
Ergo sum
La lutte contre le projet de robotisation de l'espèce
humaine ne peut faire l'économie de la mise à jour des
liens entre les causes et les effets. L'artificialisation du
monde et notre déshumanisation ne sont rendues
acceptables que par le chantage à la maladie. Laquelle
découle de la vague précédente d'artificialisation et de
soumission. Parce que nous avons laissé la chimie
nous ravager, nous devons aujourd'hui affronter les
neuro et nanobiotechnologies. C'est ainsi qu'avance le
front de la guerre au vivant, charriant sur sa ligne de
crête le rapport de forces. Qu'avons-nous pour nous ?
Nos idées. Notre faculté de faire le lien et notre envie
de savoir. Celui qui sait ne peut plus faire semblant
d'ignorer. Maintenant que vous savez, faites savoir, et
tâchez d'en savoir plus.
L'intérêt que porte le pouvoir à la manipulation des
cerveaux révèle toute la puissance qu'il en peut
craindre. Si penser n'était pas cette activité subversive
et redoutable, nos maîtres ne déploieraient pas tant
d'ardeur à l'annihiler. Avant de gémir, trop tard, sur
notre asservissement cérébral, ménageons, d'abord, le
temps de cerveau nécessaire pour enquêter et publier.
Pour penser.
Pièces et Main d'OEuvre
Grenoble, le 28 février 2007
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